Marie-Claude White

Site photographique de Marie-Claude White

Réponse au questionnaire

pour l'exposition collective géopoétique
de Saint-Valéry-en-Caux

En quoi le rivage est-il une source géopoétique ?
À la fois fin et commencement, plus tout à fait terre et pas encore tout à fait mer, le rivage est le lieu où les deux s'entremêlent et se livrent à un déploiement de forces et de formes. C'est le grand atelier de la mer : le lieu où elle triture, baratte, lessive et recouvre, déblaie et dépose, le lieu des métamorphoses. C'est donc un lieu de grande mouvance, d'un haut intérêt géologique, mais aussi esthétique. Il n'est que de comparer les formes des côtes, si différentes selon les roches qui s'y trouvent, mais aussi les différences d'érosion de la même roche (le granit, par exemple) sur divers littoraux. Et puis, dans un monde de plus en plus façonné par l'homme, on retrouve là, comme en haute montagne ou dans les déserts, mais plus facilement accessible, un lieu où la nature reprend sauvagement ses droits.

Le rivage, lieu où s'échouent différents objets de diverses provenances, peut-il être un lieu de voyage ?
Bien sûr. D'abord, face à l'immensité marine, l'esprit ne peut s'empêcher de vagabonder, de s'échapper, d'être happé par l'espace. Plus physiquement, à marée basse, surtout les jours de grande marée, l'étendue de l'estran est une formidable invitation à la promenade, en direction du grand large, sur ces sols indécis, terraqués. Et puis, il y a les objets échoués que la mer a polis, transformés, remodelés à sa façon : coquilles, fragments de carcasses, bois flottés, dont certains, comme vous le suggérez, viennent parfois de loin, de l'autre bout du monde. Permettez-moi de vous citer, à titre d'illustration, un court poème de Kenneth White, « Épave » :

Sur un rivage breton
ce matin d'automne
une planche de pin
W : 22 kilos
M : 122 x 24 x 2,2 cm
ces données sont bien lisibles
à côté
à demi effacés
ces mots :
Captain
ship
Nagasaki, Japan.

Que vous raconte le littoral de Normandie par rapport à d'autres littoraux ?
À vrai dire, je connais assez peu le littoral normand, et il y a très longtemps que je ne l'ai pas fréquenté. Mais lorsque nous voyagions entre la France et la Grande-Bretagne, Kenneth et moi, c'était à Dieppe que nous prenions le bateau. Et à plusieurs reprises nous avons vagabondé dans les environs. La côte normande, ce sont évidemment les magnifiques falaises blanches, témoins de la lente érosion du calcaire, et les plages de galets de silex que nous parcourions à la recherche des plus beaux spécimens.

En tant que photographe, comment utilisez-vous le rivage ? Quelles qualités doivent avoir les objets que vous photographiez ?
Dans ce contexte, je n'aime pas trop l'idée d'« utilisation » ni même d'« usage ». Je préfère parler d'« exploration », de « découverte ». Mais venons-en au fond de votre question. Pour ce qui est du rivage (car d'autres aspects de la nature m'excitent l'esprit, comme les troncs d'arbres, les pierres, etc.), c'est surtout sur les plages de sable que je trouve mon bonheur de photographe. Une plage est comme une grande page où viennent s'inscrire les mouvements et les rythmes de la mer, où elle trace et efface, inlassablement, ses signes, ses « écritures » : lignes courbes, brisées, ramifiées, lignes qui se croisent et s'entrecroisent, se chevauchent et s'effacent… Et ce que je recueille, ce sont des images : dans un petit rectangle de sable, je découvre des paysages ou des tableaux abstraits. Je trouve là, dans une sorte de connivence avec ce qui m'entoure, ce que j'aime appeler « l'art de la nature ».

Comment comprenez-vous ce proverbe kwakiutl : « Quand la mer se retire la table est mise » ?
Il me paraît évident qu'il s'agit là d'une remarque purement alimentaire : il est plus facile et souvent plus fructueux de simplement se baisser pour ramasser coquillages, crabes, oursins, etc. que d'aller à la pêche en mer ! Les citadins que l'on voit, les jours de grandes marées en Bretagne, arpenter l'estran un seau à la main et creuser fiévreusement le sable ne me contrediraient certainement pas. En écho à certaines réflexions faites plus haut, je choisirais plutôt de dire pour ma part : « Quand la mer se retire, l'atelier est grand ouvert… »

 

 


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